Patrick Mudekereza

Silence, on (ne) pleure (pas) !
Actes artistiques pour finir le deuil. Et célébrer.

En 2010, la ville de Lubumbashi fêtait ses 100 ans. Si quelques activités en amont avaient été organisées en prévision de cette commémoration, cette année-là n’a pas connu beaucoup d’événements. Le magazine Jeune Afrique a retenu deux faits pour le centenaire : la victoire du TP Mazembe, qui a remporté la Ligue des Champions africaine et la deuxième édition des Rencontres Picha. Biennale de Lubumbashi. Le premier était inattendu ; personne à Lubumbashi n’établissait de lien entre les performances de l’équipe de foot et la nécessité de célébrer le centenaire de la ville. Le deuxième, malgré son nom de « biennale » qui semble se référer à une manifestation portée par le pouvoir public, était un projet alternatif et indépendant que nous avions monté sans avoir l’ambition d’en faire « la » célébration. C’est comme si une équipe de foot et un centre d’art à peine né occupaient l’espace que les institutions avaient laissé vacant et rompaient le silence qui s’installait devant la contrainte de la commémoration.

Il faut dire que l’histoire de cette région est assez complexe et les interactions avec elle ne sont pas aisées. Les musées, en l’absence d’une ligne de lecture politique claire, se taisent ou récupèrent des expositions souvent montées en dehors du pays et qui arrivent par les canaux de la coopération. Toute l’énergie, la faculté de penser et d’analyser notre contexte se focalisent sur l’exploitation des ressources minières très convoitées. La relecture de l’histoire est occultée par la récupération politique et par les besoins des puissances financières, qui se contentent de jauger la capacité de la population à accepter et à servir, ainsi que de prévenir les révoltes qui pourraient émerger. Ainsi, la rude période coloniale, qui s’est prolongée avec la sécession de la province du Katanga onze jours après l’indépendance du Congo, la « zaïrianisation » par Mobutu des entreprises tenues par les Européens, les zones d’ombre autour de l’assassinat de Lumumba (1961) et le massacre controversé des étudiants de l’université de Lubumbashi (1990) semblent passer progressivement aux oubliettes.

Ces questions que les institutions préfèrent laisser traîner donnent pourtant matière à réflexion. Le hasard du calendrier fit que 2010 était aussi l’année du cinquantenaire de l’indépendance du Congo.

Cette double célébration s’est donc faite dans la crainte de relents sécessionnistes, Lubumbashi ayant été la capitale de l’éphémère État du Katanga qui entendait prolonger la mainmise belge sur les mines de la région. De plus, les deux références à la colonisation et à la dictature ont été certainement difficiles à cerner pour les acteurs politiques d’aujourd’hui. La dictature s’est appliquée à gommer toutes les traces de la colonisation (le nom des avenues, des monuments, y compris les prénoms chrétiens, au nom de la politique de l’authenticité) et le régime de Kabila s’est ensuite employé, même si de manière moins systématique, à gommer les noms et les références à Mobutu (nom des avenues, fêtes nationales, etc.). 2010 était l’année de la réhabilitation de Mobutu à Kinshasa. Son effigie trônait aux côtés des autres anciens présidents devant le Palais du Peuple sur le boulevard Triomphal, en face de la tribune présidentielle. C’était aussi le retour du roi des Belges, Albert II, invité d’honneur de la célébration. L’indépendance du Congo fait et défait ses héros comme ses anti-héros et construit un récit accessible avec « des bons et des méchants » ; or, le centenaire de la ville ne permettait pas cette séparation binaire. Les aspects locaux qui relèvent d’une toute autre complexité ont ainsi été dissouts dans une fête nationale de la victoire sur la colonisation. Entre des dynamiques extrêmes, le ton à donner à une célébration devient difficile, et la ville de Lubumbashi a choisi de s’abstenir. La mairie s’est contentée d’organiser une messe œcuménique.

L’écrivain congolais André Yoka Lye décrit cette situation dans ce qu’il appelle un travail de deuil approximatif en politique. En parlant du non-deuil de Lumumba comme du paradigme de la crise congolaise, il fustige ainsi une littérature qui se construit sur une « patrologie » à la congolaise, plus que sur un regard critique des événements passés et de leurs répétitions aujourd’hui.

Du point de vue politique et historique, après les années de guerre et de crise aiguë, on note chez l’élite pensante et dominante soit une rhétorique paradoxale de nostalgie magnifiant à l’excès le souvenir pour le souvenir comme pour évacuer de la mémoire collective les trahisons et les faiblesses humaines, soit une procédure de manipulation, de désinformation, qui désincarne l’histoire de ses héroïsmes fondateurs.

André Yoka Lye

En organisant la deuxième édition des Rencontres Picha en 2010, nous avons tenté d’aborder l’histoire à travers le prisme de ses marques dans l’espace urbain, en interrogeant la structure de la ville établie sur la base d’une ségrégation raciale pendant la période coloniale et d’une ségrégation sociale dans les temps actuels. L’événement était placé sous la direction de Simon Njami qui sélectionna les œuvres de 19 artistes, en majorité des artistes africains mais pas uniquement, pour présenter des photos sous forme de panneaux publicitaires et des vidéos projetées devant les immeubles emblématiques de Lubumbashi. Ces interventions suivaient des parcours dans la ville, organisés en trois axes : Pouvoir, Mémoire et Zone neutre. Le parcours du Pouvoir reliait des bâtiments et des sites qui témoignent de l’autorité politique, religieuse ou économique. L’axe Mémoire ou culture, parcourait des lieux culturels à l’abandon, détournés de leur fonction ou structurés de manière « organique » (ancien cinéma, théâtre devenu église, marchés pirates, etc.). Le parcours Zone neutre, quant à lui, suivait la démarcation physique entre la ville « blanche » et la ville « noire » du plan de la ville durant la période coloniale et dont les vestiges demeurent, malgré l’invasion de constructions informelles. Elle comprend des espaces verts, des terrains marécageux, un canal et la principale usine de traitement de minerais de la ville. Avoir investi cette zone pour en faire un lieu de rencontre, l’avoir reconnue comme le lieu de vie qu’elle s’évertue à devenir en en faisant un lieu de fête populaire a permis de relire l’histoire de cette frontière d’une manière nouvelle et réconciliatrice.

Cette démarche a été prolongée l’année suivante par les « close openings » ou « vernissages fugaces », courant 2011. Une fois par mois un artiste était invité à présenter son travail dans son quartier, avec une scénographie qui s’étendait à l’espace public environnant son atelier ou son lieu de vie.

Pour réaliser ces parcours et ces interventions d’artistes dans la ville, nous avons utilisé des données de chercheurs en urbanisme, principalement celles rassemblées depuis une dizaine d’années par Johan Lagae, professeur à l’université de Gand en Belgique. L’entreprise que nous avons engagée par la suite consistait à redessiner cette carte avec les habitants et de faire des parcours plus subjectifs, des parcours individuels. Des artistes, des vendeurs ambulants ou de simples habitants étaient interrogés et suivis dans leur mobilité à travers la ville. Nous en avons tiré quelques itinéraires intéressants, à l’image du parcours des maisons hantées de Lubumbashi, décrit par l’écrivain de science fiction et de roman fantastique Albert Kapepa ou du cheminement cartographié de Jean Katambayi suivant ses diverses expériences personnelles, professionnelles et administratives dans la ville. Ces parcours ont surtout été l’occasion de sortir des sentiers battus au sens littéral, en empruntant les raccourcis que prennent les vendeurs ambulants, ou les accès aux terrasses et autres débit de boissons. C’est ce qu’on appelle à Lubumbashi le « katricher ». Ils permettent également d’illustrer le rapport ambivalent de quelques Lushois à la rivière Lubumbashi, élément occulté des premières représentations mais très présent dans l’imaginaire. Ces œuvres ont été présentées en octobre 2013 au cours d’une exposition de la 3e édition de la Biennale placée sous le thème « enthousiasme », défini par la commissaire Elvira Dyangani Ose et emprunté à Jean-François Lyotard pour décrire le pouvoir des citadins à renverser la construction de la ville et la reconstituer de bas en haut.

Intégrer la notion de parcours à l’idée de dynamiques sociales permet d’aborder la mobilité, l’espace et le lien à l’histoire, ou plutôt aux histoires, aux récits des habitants sous un angle nouveau, en suivant leur nostalgie et leur volonté de se projeter dans leur environnement ou de le modifier.

Cette démarche constitue le parti du projet Revolution Room («Chumba cha mapunduzi» en swahili). Il est axé sur le travail des artistes dans l’espace public et avec les communautés, le questionnement des institutions muséales et celle des pratiques collaboratives. Il se déroule sous la forme de projets miroirs en Afrique du Sud, par l’intermédiaire de notre partenaire Visual Art Network South Africa, et au Congo, avec Picha.

Au Congo, le projet se déploie sur trois sites : le territoire de Moba, où il s’intéresse aux questions du rapport à la terre et du patrimoine en suivant Agathon Kakusa, un sculpteur contemporain devenu chef coutumier ; à Fungurume, où il documente la vie et les transformations au sein d’un village délocalisé par l’entreprise minière américaine Tenke Fungurume Mining ; à Lubumbashi, dans la Cité Gécamines, ancien camp de travailleurs de la principale entreprise publique d’exploitation de cuivre de la région, actuellement en faillite.

La partie consacrée à Lubumbashi est la suite des travaux entrepris sur la ville de Lubumbashi par Picha. Le choix de concentrer le travail sur la Cité Gécamines permet de mieux cerner le poids de la nostalgie face au paternalisme que l’entreprise a hérité de la colonisation et de mettre en lumière également les nouvelles dynamiques qui s’y construisent. La Cité est également une zone de lutte, de tensions et parfois de violence. Témoin de cet état de fait, la Place des Martyrs (place aménagée pour un monument jamais construit), où des ouvriers qui réclamaient une juste rétribution de leur travail furent fusillés en 1941.

Les témoins contemporains sont les agents Gécamines licenciés massivement et de façon abusive, communément appelés « les départs volontaires ». Cette désignation fait référence à l’opération de compression d’effectifs « départ volontaire » lancée entre 2000 et 2003 par Gécamines et l’État congolais, qui en est le propriétaire, fondée sur la recommandation et le financement de la Banque mondiale. Cette opération offrait quelques milliers de dollars à des agents qui n’avaient pas reçu de salaire depuis plus de deux ans, pour qu’ils renoncent à leur emploi et à leur décompte final.

L’histoire chargée de cette Cité est racontée dans les spectacles de Mufwankolo, les chansons et la danse des JECOKE («Jeunes comiques du Katanga à Elisabethville»), les performances du groupe d’acrobates des Bana Mampala (swahili « les enfants du terril ») de même que par la peinture populaire, qui retrace des scènes de violence devant le même décor représentant la cheminée et le terril qui dominent le quartier. Des artistes contemporains ont également abordé ce sujet, à l’image de Sammy Baloji (RDC) avec Mémoire, d’Ângela Ferreira (Portugal) avec Entrer dans la mine et de Bodil Furu (Norvège) avec Code Minier.

Au mois d’août 2014, le centre d’art Picha s’est installé à la Cité Gécamines et a monté une série d’actions avec les habitants du quartier. L’idée de départ de ce projet était de prendre une maison à louer, vide, et de la remplir progressivement d’objets, d’idées, de souvenirs et d’envies de projection de chacun. Cette action a réactivé un projet mené au début des années 2000 par l’association Mémoire de Lubumbashi, qui avait rassemblé plus d’un millier d’objets de la cité. Nous avons ainsi réalisé une exposition participative intitulée waza CHUMBA wazi (« imagine la chambre vide ») avec un groupe de travail de la Cité, et avons définis ensemble le choix des objets, leurs noms, les cartels, la scénographie, jusqu’à l’accrochage.

Nous en avons tiré une série d’éléments, notamment une ligne de temps subjective, liée aux récits de vie de chacun, à certains objets, à des événements de l’histoire ou de la vie personnelle.

Un projet de création fondé sur le vécu actuel de cette communauté et les résonances de son histoire est actuellement en cours de réalisation. Jean Katambayi, un artiste originaire de la région, explore la nostalgie et les rêves encore vivants des habitants du quartier, en liaison avec l’histoire industrielle. Sa mère a également été victime de la compression d’effectif de Gécamines. Le projet s’intitule Sol Sous-Sol. Il développe l’idée de mise en scène et de coulisses sous-tendant les négociations et tous les actes de la société, et analyse la tension existant entre ce qui émerge et ce qui reste caché, soit parce que cela n’a pas encore été découvert, soit parce qu’il existe une intention de dissimulation. Il renvoie également au rapport entre la nostalgie et le rêve, de même qu’au flux intemporel qui les lie. À travers ce projet, Jean nous montre un tout autre parcours, dans lequel ni le temps ni l’espace ni les mots ne fixent de limites.

À Fungurume, Patrick Ken Kalala propose de réaliser un film docu-fiction qui s’inspire des récits de vie des villageois délocalisés au nom de la flexibilité ; il présente leur rapport complexe à la terre et la tension entre deux idées de bien-être : celle de l’entreprise minière qui a construit le nouveau camp, et celle des villageois dont une partie regrette d’avoir quitté leurs cases et de leur champ.

À Moba, situé à 800 km de Lubumbashi, nous sommes reçus par un artiste qui est devenu Chef coutumier depuis plus de cinq ans. Agathon Kakusa Mapemba, dit Agxon, est un artiste contemporain ayant notamment exposé en Belgique et en Allemagne. Il est actuellement confronté à la réalité cheffale, qui inclue le rapport à la terre et au foncier, le croisement entre autorités traditionnelles et administratives, mais aussi le croisement entre un art ancestral et des objets de pouvoir et de culte, ainsi que ceux qu’il réalise lui-même. Nous allons à sa rencontre et à la rencontre de cette histoire avec une série d’idées à explorer : que reste-il de l’art tabwa au moment où commence au Los Angeles Museum of Contemporary Art une exposition sur l’art de la région, notamment l’art tabwa ? Que reste-il de la mémoire de Lusinga, chef tabwa décapité au début de la colonisation et dont le crâne est encore dans la collection du Musée d’Histoire naturelle de Bruxelles ? Quelles traces ont laissé les sultanats arabes et swahilis, la tentative de construction d’un royaume chrétien par les Pères Blancs et la colonisation belge dans les mémoires, en plus des chefs d’œuvres architecturaux et des tonnes d’archives écrites ? Mais la question de base du projet est de s’ouvrir à la manière particulière qu’ont les habitants de la chefferie de construire et de transmettre l’histoire orale comme toile de fond où se projettent leurs subjectivités, leurs rêves et leur volonté de parler au monde.

Nous voulons aborder toutes ces expériences comme des réalités à la fois locales et universelles. Elles seront proposées à la sagacité de Toma Luntumbue, notre directeur artistique pour la 4ème édition des Rencontres Picha. Biennale de Lubumbashi, au mois d’octobre 2015. Le concept qu’il a choisi s’articule autour de deux idées qui se complètent : « réalités filantes » (empruntées à Édouard Glissant) et « narrations disloquées ».

Œuvres citées

AMURI MPALA-LUTEBELE, Maurice (ed) : Lubumbashi. Cent ans d’histoire. Paris 2013.
GLISSAND, Édouard : Une nouvelle région du monde - Esthétique I. Paris 2006.
KAPEPA, Albert. In : Chroniques du Congo. Paris 2013.
LYOTARD, Jean-François : L’enthousiasme. La Critique Kantienne de l’histoire. Paris 1986.
Rencontres Picha. 2. Biennale de Lubumbashi, Octobre 2010 (catalogue).
Rencontres Picha. 3. Biennale de Lubumbashi, 2012/2013, voir http://www.rencontrespicha.org
YOKA LYE, André : Combats pour la culture. Brazzaville 2013.
Patrick Mudekereza est écrivain et organisateur d’évènements culturels. Il est à l’origine d’un grand nombre de projets, à l’exemple du magazine Nzenze, d’évènements culturels et d’expositions. Il est cofondateur et directeur du Picha art center à Lubumbashi. C’est là qu’il a fondé en 2008 les Rencontres Picha avec Sammy Baloji, une biennale consacrée à la photographie et à l’art vidéo. L’association met en place des projets culturels expérimentaux, des projets de recherche multidisciplinaires incluant l’écriture et les arts performants intégrés dans un contexte urbain, à l’exemple de campagnes publiques visant à étudier la position de l’artiste dans la société. Mudekereza est membre de l’équipe chargée de politique culturelle d’ARTerial Network, un réseau de militants culturels africains et du Comité d’administration de l’International Biennal Association. Il est conseiller en art visuel et en politique culturelle pour diverses organisations comme l’UNESCO et l’Organisation internationale de la Francophonie.

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